• Jean-Baptiste Chauvin

L'improvisation est-elle théâtrale ?


Voilà une question qui peut paraitre incongrue quand on la partage avec des adeptes de l'improvisation dite théâtrale, qui se joue dans les théâtres, avec des comédiens, etc. Pourtant, si je pose la question, c'est que la théâtralité mérite d'être questionnée tant cette évidence n'en est pas une.

Depuis pas mal de temps, au gré des rencontres, des ateliers, des festivals, ou en regardant simplement ce qui se joue, se produit ici, en France ou ailleurs, je me demande en quoi notre art est théâtral. Ou plus exactement, quelle est sa part de théâtralité.

On peut dire que notre art est théâtral car il possède tous les codes du théâtre: on joue sur scène, devant un public, on raconte des histoires, avec des personnages... Mais qu'est-ce qui nous donne de la théâtralité ?

Les grands courants actuels de l'improvisation, issus entre autres du monde anglo-saxon, prônent la spontanéité, l'écoute, la bienveillance... On nous dit "Eyes contact", "Be aware", "Your partner is your best friend", "Be happy"... J'ai envie de dire: OK, mais ça c'est un peu juste le minimum, non? Sans doute beaucoup ont vécu des moments qui laissent à penser que tout cela n'est pas une évidence, mais quand même, on n'est pas obligé de se fader les joueurs ou comédiens qui n'ont pas d'autres envies que de s'écouter eux-mêmes ou de jouer solo leur petit ego.

Alors oui, l'écoute, la connexion à son partenaire, le contact, c'est juste un pré-requis pour improviser. Et après? On fait quoi? Si on aligne les blagues et les bons mots, si on enfile des défis type catégories de cabaret, si on s'envoie peaux de bananes et punch lines en série, fait-on du théâtre?

"Ça y est, on nous ressort le grand poncif du théâtre sérieux, engagé, chiant...". Heu, non! Le théâtre, ce n'est pas ça non plus.

La question que je pose est celle de savoir si on peut, si on doit dépasser l'objectif du simple divertissement. Parce que c'est quoi le divertissement ? Etymologiquement et philosophiquement, c'est se détourner de l'essentiel, l'essentiel étant notre condition humaine de pauvre mortel. Ce n'est pas un hasard si le divertissement est devenu une industrie, avec le but à peine voilé de "libérer du temps de cerveau disponible".

"Oui et alors! C'est déjà bien de soulager l'homme de ses préoccupations quotidiennes, de le faire rigoler un peu, parce que bon, il en chie un peu quand même."

Hé, les amis ! On participe dans ce cas à un piètre projet de société. Et je suis sûr que beaucoup d'entre vous aspirent à vivre dans un monde un tout petit peu meilleur. Et bien alors ? Avec l'impro, n'a-t-on pas un outil formidable pour ça ?

Revisitons les maîtres de l'impro. Ils avaient tous un projet de société meilleure: que ce soit Augusto Boal avec le Théâtre Forum, Alain Knapp et Keith Johnstone qui voulaient tous deux à leur façon donner plus de liberté à l'esprit, ou Robert Gravel qui voulait connecter les êtres humains à l'échelle de la planète.

Si je mets ce débat sur le tapis, c'est parce que nous cédons trop souvent, dans une économie difficile, dans des conditions qui nous sont parfois imposées, aux sirènes du divertissement. "Oui, mais le public aime bien les catégories rigolotes !", "Oui, mais les gens sont venus pour s'amuser !", " Ouais, mais on s'est bien marré quand même et ça c'est le principal !". Peut-être, mais c'est si pauvre, alors qu'on a entre les mains une arme d'émancipation massive.

Nous avons cette responsabilité de donner un peu plus que du divertissement, parce que notre ambition, et nous l'avons beaucoup entendu à Improsia (les assises de l'impro qui ont eu lieu à Amiens en novembre 2017), notre ambition est de participer, à notre mesure, à changer le monde.

Alors je laisserai ouvert le débat de la théâtralité car il est si vaste, que ça n'aurait pas de sens d'y donner ici une définition. Mais j'invite tous les improvisateurs, qu'ils fassent du match, du long form ou même du cabaret à s'interroger sur le but de leur investissement dans cette pratique et à questionner leur ambition théâtrale, car improviser pour juste provoquer, ce que Stiegler appelle du "ricanement", est ce bien là l'art de l'improvisation théâtrale ?

Voici justement un cours extrait du cours de Bernard Stiegler donné au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique, "Panser le théâtre et l'improvisation". Il y parle du public de théâtre (40 sec.).

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