• Jean-Baptiste Chauvin

Y aura-t-il de l'impro dans le monde d'après ?


La crise inédite que nous vivons a déferlé sur le monde avec des conséquences insoupçonnées, et rares étaient les prédicateurs capables d'en voir les signes avant-coureurs.

Pour nous improvisateurs, elle a eu l'effet qu'elle a eu sur tous les métiers de la scène, elle nous a coupé les pattes.

Très vite les premiers zoom s'organisent. Impossible de s'arrêter d'improviser. On créé des formats, on imagine des ateliers à la maison, on s'imagine plus fort que tout ça. Puis la lenteur du confinement a pris petit à petit possession de nos envies, pour nous obliger à accepter. Car cette crise est inédite par beaucoup d'aspects, mais surtout par cette absence de cause palpable. Un virus, ça n'a pas de coeur, pas de sentiments, pas de cerveau, pas d'envie, pas de motivation. On se retrouve face à du vide, et quand on est face au vide, en général on se retrouve face à soi-même, et ça en tant qu'improvisateur, ça doit nous exciter.

Notre chance à nous improvisateurs, c'est que notre passion nous pousse à regarder le monde à travers un prisme différent. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'improvisation appliquée a le vent en poupe. C'est bien parce que nous apportons un regard différent au monde qui nous entoure, et que nous sommes sollicités pour ce regard. Quoi de mieux alors que de regarder cette crise à travers notre prisme.


Tout d'abord, ce qui est inédit dans cette crise, c'est qu'elle nous a mis devant une ribambelle d'inconnues. Dans un monde où tout doit être anticipé, et où la notion même d'improvisation est signe d'incompétence, ce virus est venu battre en brèche notre besoin permanent de maîtriser le monde. Ce qui est d'ailleurs intéressant de noter c'est que les principaux héros de cette crise, ce sont les personnels soignants qui, eux, sont des professionnels de l'improvisation. Ils se sont adaptés, par les moyens et dans leur fonctionnement pour faire face à l'imprévisible. A coté de ça, nous avons eu des postures politiques, en France ou ailleurs, qui tentaient de nous faire croire qu'on contrôlait la situation par nature incontrôlable. Si nos dirigeants avaient les qualités de l'improvisateur, ils auraient accepté l'inconnu comme un moteur et non comme un frein, et ils ne se seraient pas enfermés dans des certitudes les poussant à se démentir en permanence.

D'un point de vue plus philosophique, cette crise, et sa conséquence le confinement, nous a mis dans une situation très paradoxale: pour nous protéger les uns les autres nous devons nous éloigner les uns des autres. Pour faire union, nous devons nous isoler. Pour être ensemble, nous devons rester seuls.

Pour l'improvisateur, cette situation paradoxale est coutumière. Je dois penser à moi pour penser au groupe. Je dois créer mon personnage pour que l'histoire existe. Car l'histoire se construit par la somme des créativités individuelles qui produisent ensemble une créativité collective. L'impro se reconnait, à mon sens, assez bien dans le courant philosophique du "personnalisme communautaire". Ce courant philosophique des années 1930 qui a cherché une troisième voie entre l'individualisme prôné par la capitalisme et le tout communautaire prôné par le communisme. Pour Emmanuel Mounier (1), fondateur de ce mouvement, pour enrichir (spirituellement, culturellement, intellectuellement...) la communauté, il faut enrichir la personne. La personne qui se distingue de l'individu par ce qu'elle est à la fois corps, âme et faisant partie d'un tout (environnement naturel et social) et non une simple unité comptabilisable.

Dans ce confinement, ce qui est intéressant, c'est que en protégeant notre personne, nous agissons sur le groupe. Et même si on peut avoir le sentiment de subir des injonctions contraignantes, le fait est que ma responsabilité en tant que personne doit me pousser à agir pour le bien du groupe (même en Suède qui n'a pas appliqué le confinement). Nos politiques ont eu la bonne idée (encore une fois) de parler de "distanciation sociale" alors que c'est bien le contraire qui se produisait. Si nous prenons nos distances, ce n'est que pour renforcer ce qui fait société.

De fait, l'impro se reconnait bien dans cette posture personnaliste. Pour enrichir ce qui est collectif (l'histoire, l'impro, le spectacle...) je dois m'enrichir et enrichir mon personnage et protéger "personnellement" le groupe de ce qui lui est néfaste: mon ego, mes peurs, mon égoïsme... Mon individualisme.

Enfin, je trouve intéressant l'analyse du sociologue Bruno Latour, qui voit dans cette crise une occasion de comprendre que nous sommes interdépendants et qu'il ne peut pas y avoir de vainqueur si il y a des vaincus. Lui l'analyse au travers de la crise climatique: en effet, réduire son impact sur la planète ne peut avoir d'effet que si mon voisin le fait aussi. Ça n'aurait pas de sens de se targuer d'être plus vertueux que son voisin en matière d'impact écologique. Bruno Latour a également fait référence à la position des Etats Unis qui ont tenté de rafler tous les masques au détriment des autres pays. À quoi ça sert de se protéger si le virus court toujours chez mon voisin?

Pour nous, en impro, dans tous les formats (quoique en pensent les détracteurs du match ;) ) on ne peut gagner que si l'autre gagne aussi. Car ce qu'il y a à gagner c'est du collectif: une belle histoire, un beau moment de jeu, un beau moment de spectacle... Mais si un des protagonistes perd (perd son personnage, perd son idée, perd en crédibilité...) le collectif en pâtira.

Alors y aura-t-il de l'impro dans le monde d'après ? Et bien oui, et pour une raison simple, c'est que l'impro c'est déjà le monde d'après: un monde qui met en symbiose les personnes et leur environnement, un monde qui bannit les conquérants au profit des coopérants, un monde qui répond à l'inconnu par la créativité et non par l'angoisse, un monde qui prône l'interdépendance des éléments qui le compose, un monde qui a conscience de ses limites et qui accepte de ne pas contrôler son environnement. Un monde qui responsabilise. Un monde qui ne cherche pas d'ennemis.

Reprenons vite notre activité car le monde d'après aura infiniment besoin d'impro.

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(1) Emmanuel Mounier mettait une dimension spirituelle dans sa philosophie ce qui explique qu'on retrouve beaucoup de son influence dans les mouvements chrétiens. Pour autant ce mouvement de pensée s'est aussi laïcisé par la suite et a inspiré d'autres mouvements comme les grands mouvements d'éducation populaires laïcs très actifs dans les années 60/70.

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