• Jean-Baptiste Chauvin

Moi, l'impro et mon ego.


Dans le post précédent, je m'interrogeais sur la place de la théâtralité en impro. Ce petit article a suscité quelques commentaires dont un qui répondait à la question: qu'avons-nous à dire ? Et la réponse fût courte et lapidaire: "aimez-moi !"

Cela m'a d'abord paru secondaire car oui, qui monterait sur scène sans avoir un minimum de quête de reconnaissance. C'est le lot de tous les comédiens, de tous ceux qui cherchent à s'exposer d'une manière ou d'une autre, sans pour autant que ça remette en question la légitimité, la qualité du travail artistique, etc.

Mais en impro, il y a une particularité qui soudain m'a sauté aux yeux. Entre nous et le spectateur il n'y a pas de filtre.

Au théâtre, entre le comédien et le spectateur il y a un texte écrit par un autre, le plus souvent une mise en scène, portée par un metteur en scène. En impro, je suis maître absolu de mon image, de ce que je dis, et de ce que je donne à voir. Je peux choisir d'incarner un personnage, ou pas. Je peux choisir d'investir une émotion, ou pas. Je peux jouer d'artifices, je peux faire semblant d'improviser, je peux jouer à jouer, je peux rire de moi-même... Dans la plupart des cas, personne ne peut m'en empêcher (sauf peut-être en match, si l'arbitre joue son rôle)

Cela me rappelle une phrase de Jean-François de Raymond, philosophe, cité dans l'excellent bouquin sur la match d'impro écrit par moi-même (c'est un article sur l'ego, non?): “L’improvisateur met en oeuvre un savoir faire qui échappe au profane. Il y a de la prestidigitation dans cette virtuosité qui tire sa force du regard des admirateurs.” (1). Ce qui nous renvoie à l'idée que l'improvisation, qu'elle soit théâtrale, musicale ou autre, impressionne. Dés notre première prestation, nous impressionnons.

Pas très compliqué alors d'avoir l'ego qui gonfle et de croire assez vite qu'on a un don du ciel. Hors, improviser est juste dans la nature humaine. Produire de l'instant, créer du discours en direct, inventer des actions, nous le faisons au quotidien. La seule chose qui nous différencie du commun des mortels, c'est que nous le donnons à voir, petits Narcisses que nous sommes. Nous nous exposons au regard des autres. Parce que ça nous plait, parce que ça nous excite, parce... mille raisons. Et ceux qui veulent, ceux qui vont plus loin, ceux qui ont une ambition autre, transforment cette production improvisée en objet théâtral. Et cela nécessite du travail, de la persévérance, et aussi... de l'humilité. Parce que cela nécessite de faire le deuil de son ego pour le mettre au profit d'un personnage, d'une histoire, d'un propos.

Nous avons tous rencontré dans nos expériences des improvisateurs, peut-être même des improvisatrices (plus rares) qui jouent avant tout pour satisfaire leur ego. Nous avons tous tenté un jour de jouer avec ces improvisateurs, et tenté de raconter quelque chose. C'est impossible car pour eux, c'est leur propre histoire qui se joue. Donc soit on les met en valeur, soit on n'existe pas.

Pour revenir à la dichotomie entre théâtre et divertissement, évoqué dans le post précédent, nous voyons alors que nous n'échappons pas à ce que nous exposent les médias. Jadis, le divertissement, c'était la comédie musicale, "Au théâtre ce soir", les grandes émissions de variétés qui donnait à voir des talents. Aujourd'hui (attention paragraphe vieux con), le divertissement, c'est la télé réalité qui prône l'image, l'ego-centrisme, et qui met en lumière une certaine médiocrité dont on rie, dont se moque, mais qui au final nous détourne d'une pensée critique et émancipatrice. N'oublions pas que Donald Trump s'est fait élire avec une campagne conçue comme une télé réalité.

Et de fait l'impro peut aussi être médiocre. Et face à un public qui consomme de la télé, peut-être de la télé-réalité, en tout cas du divertissement qui annihile la pensée critique, il n'est pas compliqué d'être impressionnant.

Néanmoins, entre l'improvisation théâtrale en quête de fond, exigeante et questionnante et les petits Trump de l'improvisation française il y a un monde qui laisse la place à la nuance. Certes, mais nous sommes souvent tiraillés entre cette volonté de grandir vers plus de sens, et notre inavouable plaisir à satisfaire le public en le faisant ricaner avec nos petits éclats. Parce que nous n'avons pas de filtres, nous sommes tous pleinement responsables de ce que nous produisons. Cela ne veut pas dire que nous devons tous aller vers une quête d'absolue théâtralité, mais simplement que nous devons prendre conscience que notre démarche n'est pas neutre et que nous participons, avec un pouvoir qui parfois nous dépasse à la marche du monde et son évolution.

(1) - de RAYMOND J.F. - L’improvisation - 1980 - Librairie philosophique J. Vrin - Paris

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