• Jean-Baptiste Chauvin

La liberté dans l'improvisation théâtrale


Le livre d'Hervé Charton, "Alain Knapp et la liberté dans l'improvisation théâtrale" (2017 - ed. Classiques Garnier) est à classer dans la catégorie "poids lourd" de votre bibliothèque impro.

Pourquoi? Parce que il s'agît d'une étude qui, tout en posant de façon érudite et documentée les perspectives historiques et sociales du développement de l'improvisation théâtrale, nous donne une vision comparative des courants, et une analyse des modèles politiques sous-jacents. En bref, il y a à manger. Pas le genre de livre écrit sur le coin d'une table en mode "Moi aussi j'ai des choses à dire, j'improvise depuis deux ans!".

Hervé Charton n'est pas un inconnu pour tout le monde dans l'improvisation. Je ne vais pas refaire sa bio que vous trouverez ici. Comédien, metteur en scène, pédagogue et chercheur, son livre est une concrétisation grand public de sa thèse de doctorat soutenue en 2013 à la Sorbonne. Le but avoué est de réhabiliter Alain Knapp dans le monde de l'improvisation, dominé par les Gravel et Johnstone.

En deux mots, Alain Knapp est un grand monsieur du théâtre francophone. Suisse de nationalité, il a oeuvré aussi beaucoup en France et au Québec. Son lien avec l'improvisation est notamment le travail qu'il a mené à la fin des années 60 avec sa compagnie le Théâtre Création, à Lausanne.

Un des grands intérêts du livre d'Hervé Charton, c'est l'analyse comparative qu'il fait entre l'approche Knapp, et l'approche Johnstone. (Bon! Regret essentiel de ce livre pour moi, c'est l'éviction un peu rapide de Gravel et du match d'impro, n'étant pas jugé comme une pratique novatrice mais comme un concept "commercial". Le propos se défend par certains cotés, mais coupe court à l'impact social et aussi politique qu'a encore le match aujourd'hui). Mais revenons à Knapp.

Knapp, dans sa recherche, s'est focalisé sur l'acteur créateur, pour redonner à celui ci sa capacité à créer et donc à s'émanciper d'un système où l'interprète n'est qu'un outil d'un marché culturel. On sent poindre bien sûr l'esprit de 68, mais au-delà surgit l'idée que l'improvisateur doit s'affranchir de ses modèles, et "doit vaincre les résistances que le moi impose à l'inconscient". Une vision très personnalisée de l'acteur, qui le pousse à l'engagement et à prendre conscience de ses actes.

A l'inverse, Johnstone utilise la force du groupe pour laisser émerger la spontanéité. On construit dans la liberté collective, et l'acteur est poussé à se déresponsabiliser de ses erreurs pour laisser libre court à son imagination. Si Knapp pousse l'acteur a prendre confiance en lui, Johnstone pousse le groupe à la confiance collective et à la bienveillance.

Mais ce qui me semble très intéressant dans l'analyse d'Hervé Charton, c'est le décryptage des modèles politiques qui se dessinent sous chaque pédagogie. L'approche de Knapp se veut révolutionnaire, active, presque combative, alors que Johnstone, marqué par un système pédagogique oppressant, prône lui une liberté créatrice presque libertaire dans l'esprit. Ce qui réunit les deux, c'est la volonté de participer au changement du monde tel qu'il est.

Au-delà de cette comparaison, Hervé Charton bouscule aussi sans arrêt les idées reçues et pose les questions qui dérangent parfois. La règle absolue du "Oui, et..." n'est-elle pas une forme de soumission en imposant l'acceptation comme base de relation? En enseignant la prise de risque en improvisation, ne contribue-t-on pas à promouvoir un modèle libéral de l'engagement? Qu'est ce que l'improvisateur a à dire lorsqu'il est dans la performance? Le genre de questions qui alimentent les insomnies des improvisateurs gambergeurs dont je fais partie.

Voilà en quelques mots de quoi nourrir votre envie de vous plonger dans ce livre, crayon à la main pour y revenir à plusieurs fois.

Pour finir, Hervé Charton raconte quelques unes de ses expériences théâtrales et nous invite à l'accompagner dans son parcours d'improvisateur chercheur, amoureux de "l'improvisation libre".

Commander le livre - Le prix est clairement élevé (59 €), mais sachant que vous allez le lire plusieurs fois... ou alors achetez le à plusieurs, ça vous permettra d'en discuter après.

En complément sur Alain Knapp:

Une interview de 1967, où il décrit son approche théâtrale de l'époque, par l'improvisation.

Une interview audio de 2003, où il parle de l'improvisation en lien avec l'auteur Michel Vinaver.

Hervé Charton sera présent à IMPROSIA-2017, les assises de l'impro, qui auront lieu les 2, 3 et 4 novembre 2017 à Amiens.

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